La traversée de mai 2023 [6]

Jour 2, 16 mai 2023 (troisième partie)


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Longueur du parcours : 63 km. Niveau de difficulté : moyen (quelques montées l’avant-midi)


■ Auberge 小町の湯 (Komachinoyu)

▸ Temple 満福寺 (Manpukuji) : 9 km

▸ Sommet (550 m) : 14 km

▸ Onomachi Ukigane Koshino (小野町浮金越野) : 17 km

▸ Sommet (560 m) : 18 km

▸ Théâtre 柳橋歌舞伎 (Yanagi-hashi kabuki) : 21 km

▸ Cerisier 三春滝桜 (Miharu Takizakura) : 29 km

▸ Miharu (三春) : 33 km

▸ Pont Kowadaki ( 小和滝橋 (こわだきばし) ) : 42 km

▸ Parc Asakayama ( 安積山公園 (あさかやまこうえん) ) : 47 km

▸ Gare Hiwada ( 日和田駅 (ひわだえき) ) : 48 km

▸ Gare Kikuta ( 喜久田駅 (きくたえき) ) : 53 km

■ Ban’etsu-Atami : 63 km


Vers Miharu

Après le hameau de Yanagihashi (柳橋), nous prenons la direction du bourg de Miharu (三春), dont le nom signifie littéralement « trois printemps ».

🚴 Pendant une dizaine de kilomètres, nous roulons sur une route secondaire plus ou moins parallèle à la route préfectorale 40, de son petit nom Īno-Miharu-Ishikawa-sen (飯野三春石川線).

C’est sous un ciel dégagé et une chaleur de début d’été que nous rejoignons finalement la 40. Elle nous mène au lac Sakura ( さくら湖 (さくらこ) ), que nous apercevons depuis le pont Nakasato ( 中郷橋 (なかさとはし) ).

Le lac Sakura vu depuis le pont Nakasato. Ce lac a été engendré par la construction, en aval de la rivière Ōtakinegawa (大滝根川), du barrage de Miharu.

La région immédiate est célèbre au Japon pour son fameux cerisier pleureur appelé Miharu Takizakura, qu’on pourrait traduire par « cerisier en cascade de Miharu ».

Nous avions initialement prévu de couper à travers le lac plus à l’ouest, via le grand pont de la 144, mais nos hôtes de l’auberge de la veille nous ayant vivement encouragés à aller contempler cet arbre millénaire même si sa floraison était terminée, nous avons contourné le lac par la droite pour passer devant ce célèbre cerisier pleureur.

Salīna arrive devant le vénérable arbre millénaire

Il s’élève à une hauteur de 13,5 m et déploie ses énormes branches, autour d’un tronc dont la circonférence atteint 11,3 m, jusqu’à 5,5 m vers le nord, 11 m vers l’est, 14,5 m vers le sud et 14 m vers l’ouest.

Tout près de là, un belvédère présente une vue partielle sur le lac et le long pont que nous devions initialement emprunter. Au croisement de nombreuses rivières, le lac Miharu présente des contours tentaculaires qui défient le vocabulaire des formes géométriques.

Par des chemins de traverse, nous nous rendons ensuite au lieu choisi pour casser la croûte à mi-chemin, une grosse maison à toit de chaume transformée en resto.

里の茶屋 (Sato no chaya)

Cette grande demeure traditionnelle, nous apprend le compte rendu japonais de la deuxième journée, a été déplacée ici lors de la construction du barrage de Miharu. Le coin où elle se trouve, appelé Miharu-no-sato (三春の里), comprend d’autres bâtiments de restauration, de bains, de divertissement, d’hébergement et de vente de produits agricoles locaux.

En dépit de la chaleur extérieure, cette grosse maison traditionnelle, avec son imposant toit de chaume, semble avoir emprisonné tout l’air frais du matin.

La délicieuse cuisine rurale y est offerte à des prix plus que raisonnables.


Le mont Adatara

🚴 Nous repartons, le cœur léger et l’estomac lourd, à travers les rizières aux eaux stagnantes, l’avifaune gazouillante et les pentes abruptes éprouvantes.

Le ventre plein, Sider monte lentement la pente à Miharu-machi Yamadatochikubo (三春町山田栃久保).

Nous traversons bientôt l’autoroute Jōetsu ( 磐越自動車道 (じょうえつじどうしゃどう) ) et arrivons au pont Kowadaki ( 小和滝橋 (こわだきばし) ). Nous nous trouvons au point le moins élevé de la journée… À partir d’ici, il nous faudra monter en pente douce vers notre destination.

Vue sur l’amont de la rivière Abukuma-gawa (阿武隈川) depuis le pont Kowadaki

En aval, tout au loin vers le nord-ouest, se profile le mont Adatara ( 安達太良山 (あだたらやま) ).

Dans le compte rendu japonais, Sider explique qu’il a d’abord cru que nous contemplions le mont Bandai (磐梯山), mais qu’après-coup il a réalisé qu’il s’agissait en fait du mont Adatara (1 700 m, à gauche) et du mont Oshō ( 和尚山 (おしょうざん) , 1 602 m), ces deux monts réunis présentant une ressemblance trompeuse avec le mont Bandai, situé un peu plus à l’ouest (nous en reparlerons dans le compte rendu de la troisième journée).

La fleur mystérieuse

La prochaine étape de ce mardi 16 mai était celle du parc Asakayama ( 安積山公園 (あさかやまこうえん) ).

Le 17 juin 1689, au cours de leur voyage dans l’Étroit sentier du Nord (奥の細道), le poète Bashō et son disciple Sora sont passés par là, à la recherche d’une fleur appelée Hanagatsumi (花がつみ).

Dans ce parc, on pouvait lire ce qui suit (sans les parenthèses) sur un monument dédié à Bashō.

等窮が宅を出(いで)て、五里斗(ばかり)、檜皮(ひはだ)の宿(しゅく)を離れて、あさか山有り。路(みち)より近し。此のあたり沼多し。かつみ刈る比(ころ)も、やや近うなれば、いづれの草を花がつみとは云うぞと、人々に尋ね侍れども、更に知る人なし。沼を尋ね、人にとひ、「かつみかつみ」と尋ねありきて、日は山の端にかゝりぬ。

Voici, beaucoup plus digeste pour nos yeux francophones, la traduction de Jean-Marc Chounavelle…

Je quittai la maison de Tōkyū. À cinq lieues de là, je traversai la ville-étape de Hiwada. Non loin, au bord de la route, se dressaient les monts d’Asaka éparpillés entre de nombreux étangs. C’était la saison de floraison de la zizanie à fleurs. J’allai à la recherche de cette plante. Je demandai à tous ceux que je croisais où je pouvais la voir. Curieusement, nul ne le savait. Sautant d’étang à étang, je répétai, en vain, « Zizanie ? Zizanie ? » Mais déjà le soleil broutait les crêtes. (Matsuo, Bashō. La sente des contrées secrètes. Suisse: Olizane, 2019.)

La version française complète du carnet de voyage du poète est disponible ici sur Google Livres. Vous trouverez l’extrait ci-dessus à la page 163. Le contexte géographique et historique est expliqué dans les pages suivantes, ainsi que le choix de la « zizanie à fleurs » plutôt que de l’iris comme traduction de la fameuse fleur (katsumi ou gatsumi) que ne trouva jamais Bashō.

Cette fleur, on la retrouve souvent dans la poésie japonaise, aussi loin que dans le Kokin wakashū (古今和歌集), recueil de poèmes waka qui remonterait à l’année 905, et où l’on peut lire le poème suivant :

みちのくの 安積の沼の花かつみ かつみる人に 恋ひやわたらん

L’amour que je porte envers cette personne qui admirait les katsumi en fleurs des marais d’Asaka des Contrées du Nord, se dissipera-t-il ? (Traduction de Jean-Marc Chounavelle)

Parmi les hypothèses plausibles quant à l’identité de cette fleur figure Iris gracilipes, symbole de la ville de Kōriyama, où se trouve ce parc du bourg de Hiwada.

Iris gracilipes, au pied du monument dédié à Bashō

Après une courte pause dans le parc, nous le quittons pour poursuivre notre route vers l’ouest.

Les monts Adatara et Oshō vus depuis le bourg de Hiwada, où se trouvait la ville-étape du même nom à l’époque du poète Bashō (XVIIe siècle)

Dans la plaine, le vent se fait de plus en plus coriace, contraignant Reina et son vélo électrique défectueux à terminer le trajet de la journée en train.

À la gare Kikuta ( 喜久田駅 (きくたえき) ), Sider aide Reina à mettre son vélo pliant dans le sac.

En arrivant à cette gare, il ne reste qu’une dizaine de minutes pour préparer le vélo avant l’arrivée du train. Curieusement les deux quais, séparés par des escaliers et une passerelle, indiquent la même direction. Impossible, donc, de savoir devant quel quai le train arrivera, mais comme il n’y a des gens que sur un seul des quais, Sider et Reina décident d’emprunter la passerelle pour aller préparer le vélo et attendre le train de l’autre côté. Or, surprise, deux trains arrivent en même temps et les deux cyclistes, alertés par Salīna, réalisent qu’ils sont sur le mauvais quai. Ils refranchissent donc la passerelle avec le lourd vélo électrique pour aller prendre le bon train, que Salīna fait patienter en lançant un clin d’œil complice au conducteur du train. Si Reina avait raté ce train, elle aurait dû patienter une heure sur le quai dans l’attente du prochain…

Il ne nous reste plus qu’à franchir les derniers kilomètres jusqu’à Ban’etsu-Atami, au pied des montagnes que l’on aperçoit au loin. Le vent, lui, redouble d’ardeur en cette fin d’après-midi, bien décidé à nous faire mériter notre repos dans les eaux de la source thermale.

Nous pénétrons finalement dans Ban’etsu-Atami, qui, à première vue, ne ressemble pas du tout à une station thermale.

Mais un instant plus tard, Salīna s’arrête avec le sourire devant un bain pour les pieds ( 足湯 (あしゆ) ), devant la gare Ban’etsu-Atami.

La station thermale se trouve du côté ouest à partir de la gare. L’établissement où nous passerons la nuit a pour nom Kirakuya (きらくや).

Salīna et Kotetchan devant le Kirakuya

Arrivé devant le Kirakuya, Sider se réjouit en respirant les effluves de soufre ( 硫黄 (いおう) ). Reina le corrigera par la suite, car selon elle cette odeur d’œufs pourris ne viendrait pas du soufre comme on le dit généralement, mais plutôt du sulfure d’hydrogène ( 硫化水素 (りゅうかすいそ) ).

Un des deux bains privés pour hommes du Kirakuya, à l’étage de notre chambre. Le grand bain de l’établissement se trouvait au rez-de-chaussée, ainsi que le bain extérieur.


Le mot du compagnon bipède

Ça m’a fait tout drôle de pénétrer dans le bourg de Miharu ce jour-là. J’y étais déjà venu, en 1997. Je faisais des études d’anthropologie sur le thème de la réforme de l’éducation au Japon et ce bourg faisait l’objet d’initiatives originales visant à résoudre les nombreux problèmes du système d’éducation. Ce jour-là, j’y ai rencontré des gens formidables prêts à m’aider à m’établir dans le bourg pour y faire mon enquête de terrain pendant un an, ainsi que des gens d’un bourg voisin qui, eux, souhaitaient m’inviter à habiter et enquêter dans leur bourg, pour me montrer une autre face, la face sombre si on veut, du système d’éducation. Bref, dès le premier jour — celui où j’allais sonder le terrain pour voir s’il était possible d’y faire une enquête — je me suis retrouvé en sandwich entre les satisfaits et les mécontents. Tout ça était fascinant, s’intégrait parfaitement au cadre de mes recherches, mais j’éprouvais un malaise à entrer comme ça dans la vie des gens, en (apprenti-)ethnologue, pour les observer, même avec leur consentement explicite.

Vingt-cinq ans plus tard, donc, après avoir laissé tomber l’anthropologie et gagné ma vie dans le monde de la traduction, je remettais les pieds à Miharu avec des cyclistes et amis japonais, avec lesquels je me contente de rouler sans me poser trop de questions et en observant la nature et les paysages davantage que les gens. Ils me parlent beaucoup de leur pays et de leur culture, m’apprennent un tas de choses sur le Japon, me posent des questions sur le Canada, et surtout me traitent comme un membre du club parmi d’autres, malgré les barrières culturelles (j’ai gardé l’habitus québécois, ça ne s’enlève pas comme une casquette) et linguistiques (on ne finit jamais d’apprendre et je rencontre de nouveaux mots et me découvre des lacunes à chaque balade).

Miharu, dans mon cas, ce n’était pas « trois printemps », mais bien vingt-cinq, vingt-cinq printemps au terme desquels je me demande si, ayant poursuivi sur les chemins de l’anthropologie, je roulerais aujourd’hui le cœur aussi léger dans les sentes étroites de l’altérité.


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