Sur les traces de Bashō (2) : La route d’Ōshū

Matsushima

Voici la version abrégée et adaptée du tableau synoptique japonais de Geo Pottering pour la deuxième section du jeu, qui part de la barrière de Shirakawa et se termine à celle de Shitomae, à 748 km du point de départ de la section 1 à Edo.

Je vais faire une pause de quelques jours, travail oblige, et reviendrai éventuellement avec la troisième section, quand j’aurai repris mon souffle (le contenu du tableau n’est pas toujours facile). J’en profite pour mentionner que ce tableau n’aborde qu’en surface le contenu très dense de ce voyage du poète Bashō. Pour s’y retrouver et pour comprendre les haïkus de Bashō et Sora, il faut se référer aux liens, que ce soit pour les poèmes eux-mêmes, pour les lieux historiques évoqués ou pour les sites touristiques mentionnés…

Pour l’anecdote, au sujet des difficultés que présente parfois le tableau, dans le premier billet j’ai parlé d’un parapluie enterré par Bashō, alors qu’en fait il s’agissait évidemment d’un chapeau à large bord pour se protéger du soleil et de la pluie ( (かさ) ). Ça va de soi quand on y réfléchit deux secondes, mais sur le coup ça m’a complètement échappé et hop!, j’ai mis un parapluie là où il n’y en avait pas. Et il y a fort à parier que j’ai fait et ferai d’autres erreurs du même genre, le texte présentant possiblement beaucoup de petits pièges de ce genre… pièges où le marcheur distrait occidental peut facilement mettre le pied s’il n’y prend garde…


Descriptif de la deuxième section (La route d’Ōshū, 454 km)

Barrière de Shirakawa

0 km (294 km), altitude 390 m

Ici commence, sur la route d’Ōshū, la deuxième section de notre longue balade sur les traces de Bashō et Sora. Ceux-ci vont d’abord au temple Mangan-ji ( 満願寺 ) du mont Sekisan ( 関山 ), puis, arrivés à Shirakawa ( 白河 ) , visitent notamment le monument Sōgi-modoshi ( 宗祇戻し, retour de Sōgi ). 👉 En 1481, le grand poète Sōgi (1421-1502) se rendant un jour à une rencontre de poésie collaborative « renga », croise une jeune vendeuse de coton à Shirakawa et lui demande en badinant si son coton est à vendre : この綿は売るか (kono wata ha uruka ?) , ce qui signifie « Ce coton, tu le vends ? », mais aussi, à l’oral, « Ces viscères sont des uruka » (uruka désigne des viscères de poisson ayu saumurés). La vendeuse, du tac au tac, répond au poète sous forme de vers comiques liés (de poésie renga) jouant sur le double sens des mots employés par Sōgi dans sa question. Celui-ci, impressionné par tant de raffinement chez une simple vendeuse, se dit qu’il ne fera pas le poids dans la rencontre de renga et décide de retourner à la capitale… d’où le « retour 戻し (modoshi) de Sōgi ». (Si vous lisez le japonais, vous trouverez les vers comiques liés de la jeune vendeuse de coton ici). 👈 Bashō et Sora franchissent ensuite la rivière Abukuma ( 阿武隈川 ) et poursuivent leur chemin sur la route d’Ōshū jusqu’au relais de Yabuki ( 矢吹宿 (やぶきしゅく) ) pour y passer la nuit.

Yabuki

28 km (322 km), altitude 290 m

De Yabuki, Bashō et Sora se dirigent vers la rivière Sukagawa ( 須賀川 ). En chemin, ils contemplent le paysage printanier des montagnes environnantes, à commencer par le mont Bandai ( 磐梯山 (ばんだいさん) ), puis arrivent à un endroit appelé Kagenuma ( 影沼 ). 👉 L’épouse de Wada Tanenaga s’était autrefois jetée avec un lourd miroir de bronze dans ce marais, pour y sombrer et retrouver son mari, dont elle venait d’apprendre l’exécution. Depuis lors, selon la légende, des mirages apparaissent au marais. S’y trouve aujourd’hui un parc, bien réel, avec des statues qui rappellent le passage de Bashō et Sora au marais. 👈 Les deux poètes se rendent donc au marais dans l’espoir d’y apercevoir, comme le prétend la légende, un mirage à la surface des eaux, mais ils n’y distinguent que le reflet des nuages et repartent, déçus. À Sukagawa, ils sont reçus par le riche marchand et poète Sagara Tōkyū (相楽等躬), chez qui ils séjournent pendant quelques jours. Sukagawa était un lieu très prospère figurant parmi les principaux relais de la route d’Ōshū. Une rencontre de haïkus est alors organisée, où Bashō compose celui-ci.

風流の 初や奥の 田植うた

Sukagawa

40 km (334 km), altitude 265 m

Près de la demeure du riche marchand, se trouve l’ermitage de l’ermite Kashin, un moine bouddhiste, au pied d’un gros châtaignier. L’ayant visité, Bashō compose le haïku ci-dessous, dont le kanji du châtaignier, (kuri) , fait allusion (en autres choses) à la terre pure du bouddhisme, car composé de l’ouest (西) et de l’arbre (木), il évoque la terre pure de l’ouest ( 西方浄土 (saihō jōdo) ).

世の人の 見付ぬ花や 軒の栗

Hiwada, Asakayama

61 km (355 km), altitude 255 m

Le haïku ci-dessus fait aussi allusion à une fleur introuvée (見付ぬ花). C’est que, à une vingtaine de kilomètres de Sukagawa, après l’ancien relais de Hiwada-juku (日和田宿), se trouvait une colline (aujourd’hui le parc Asakayama ( 安積山公園 (あさかやまこうえん) ), où Bashō a cherché en vain une fleur. 👉 En mai 2023, je suis allé dans ce parc avec Geo Pottering, à la recherche de cette fleur mystérieuse, tel que raconté dans La traversée de mai 2023 [6] 👈

Nihonmatsu, Kurozuka

81 km (375 km), altitude 195 m

Les deux poètes ayant poursuivi leur route jusqu’à Nihonmatsu (二本松), ils se rendent, sur la rive opposée de la rivière Abukuma, au Tertre noir ( 黒塚 (kurozuka) ) , où, selon la légende, serait enterrée l’ogresse d’Adachigahara, qui dévorait les voyageurs qui s’attardaient dans le coin. Tout près de là, aujourd’hui, c’est nous qui pouvons manger l’ogresse à la halte routière Adachigahara Furusatomura, sous forme de pâtisseries à son image

Fukushima, pierre shinobu mojizuri

107 km (401 km), altitude 65 m

Bashō et Sora s’arrêtent ensuite à Fukushima, puis, le lendemain, vont voir la pierre appelée shinobu mojizuri ishi (しのぶもぢ摺り石). 👉 J’ai présenté cette pierre dans le billet du 24 juin 2022. 👈

早苗とる 手もとや昔 しのぶ摺

Iizaka-onsen, Sabakoyu

121 km (415 km), altitude 105 m

Les poètes traversent ensuite la rivière Abukuma à la hauteur du transbordeur de Tsuki-no-wa (月の輪の渡し), passent par le relais Se-no-Ue-shuku (瀬上宿) et se rendent aux thermes d’Iizaka-onsen (飯坂温泉). De là, ils visitent notamment les ruines du manoir du célèbre clan Satō puis le temple Iōji (医王寺), où se trouvent des objets précieux comme la longue épée de Yoshitsune et la hotte de Benkei. Il y a actuellement neuf bains publics communautaires (共同浴場) à Iizaka-onsen, et ce serait là, au plus ancien des bains de bois du Japon, que Bashō et Sora seraient allés. Ce bain, le Sabakoyu, a toutefois été reconstruit en 1993, à l’image de ce qu’il était à l’ère Meiji.

笈も太刀も 五月にかざれ 帋幟

Kunimitōge, la Grande porte de bois

135 km (429 km), altitude 115 m

Bashō écrit qu’il a passé une nuit affreuse dans un endroit minable à Iizuka, incapable de fermer l’œil alors que la tempête faisait rage, que le toit fuyait et que puces et moustiques le harcelaient. Fourbu, il poursuit sa route le lendemain sur un cheval loué. Reprenant de la vigueur et retrouvant le moral en chemin, il atteint la Grande porte de bois de Date ( 伊達の大木戸 (だてのおおきど) ) et se rend au relais de Kōri (桑折). 👉 Selon Wikipédia (version japonaise), les grandes portes de bois étaient des postes de contrôle rudimentaires aménagés sur les routes (kaidō) qui menaient à Edo. 👈

Iwanuma, sanctuaire Takekoma-jinja

178 km (472 km), altitude 5 m

Bashō et Sora passent la nuit à Shiroishi (白石) et, le lendemain, partent pour Iwanuma (岩沼). Ils se rendent d’abord au sanctuaire Takekoma-jinja, puis, arrivés aux environs de Kasajima (笠島), abandonnent l’idée d’y chercher la tombe de Fujiwara no Sanekata (藤原実方), le chemin détrempé par la pluie ayant épuisé les forces de Bashō. 👉 Ce Sanekata était un poète et grand séducteur à l’époque de Sei Shōnagon (la dame qui a écrit les fameuses « Notes de Chevet »). 👈 Faute d’avoir la force de chercher le tombeau à Kasajima, Bashō se contente de composer un haïku de circonstances, jouant avec ironie sur la signification des kanjis de Kasajima (île parapluie), sous ces pluies de mai qui l’ont épuisé (premier haïku ci-dessous). Les poètes s’arrêtent ensuite à Iwanuma, où ils iront voir le pin de Takekuma (武隈の松), dont les racines donnaient naissance à deux troncs. 👉 À son propos, Bashō compose le deuxième haïku ci-dessous. Pour en saisir toute la subtilité, suivez le lien vers le livre de Jean Marc Chounavelle… 👈

笠島は いづこさ月の ぬかり道

桜より 松は二木を 三月越し

Sendai, bourg de Kokubun

199 km (493 km), altitude 55 m

Bashō et Sora traversent le fleuve Natori (名取川), arrivent à Sendai (仙台) et passent quelques jours au bourg de Kokubun ( 国分町 (こくぶんちょう) ). Ils visitent le château de Sendai, aussi nommé château d’Aoba, ainsi que plusieurs temples et sanctuaires. Un peintre fort cultivé du nom de Kaemon leur fait découvrir des sites célèbres, en dessine deux pour eux (les sites de Matsushima et de Shiogama) et leur offre, en guise d’adieu, d’élégantes sandales de paille à lanières d’un vert foncé évoquant les feuilles d’iris ( あやめ草 (あやめぐさ) ). Bashō exprime sa gratitude en composant le haïku ci-dessous.

あやめ草 足に結ん 草鞋の緒

Takajō, vestiges du fort de Taka

231 km (525 km), altitude 10 m

Arrivés à Takajō, Bashō et Sora vont voir la stèle de Tsubo ( 壺の碑 (つぼのいしぶみ) ). Cette stèle, devenue un utamakura pour les poètes, portait des inscriptions gravées à l’ère Heian par Sakanoue no Tamuramaro avec la pointe d’une de ses flèches. L’authenticité de la stèle découverte est toutefois remise en question de nos jours, car elle ne daterait pas tout à fait de la même époque que celle, dite de Tsubo, que crurent voir Bashō et Sora, à tort ou à raison…

Shiogama, sanctuaire Shiogama-jinja

240 km (534 km), altitude 50 m

Sur le chemin qui les mène de Takajō à Shiogama, les deux poètes visitent plusieurs lieux célèbres devenus des utamakura. Dans son carnet de voyage, Bashō écrit que le soir, au gîte de Shiogama, son sommeil a été perturbé par un biwahōshi (琵琶法師), moine aveugle venu exécuter un okujōruri, c’est-à-dire chanter un récit épique tout en jouant — maladroitement, dit Bashō — du biwa (luth japonais). 👉 Le « oku » (奥) d’okujōruri est le même que celui de la sente étroite de Bashō, donc celui des régions du nord-est. Quant au jōruri (浄瑠璃), c’est une narration accompagnée d’un instrument de musique. La version japonaise de Wikipédia précise qu’aujourd’hui l’okujōruri ne s’exécute plus au biwa, mais au shamisen. 👈 Le lendemain matin, les deux voyageurs vont visiter le sanctuaire Shiogama-jinja, dont la splendeur émeut Bashō.

Matsushima, Oshima

251 km (545 km), altitude 5 m

De Shiogama, Bashō et Sora se rendent à Matsushima en bateau. Suivons-les, dans notre voyage virtuel, en empruntant le tracé sinueux du chemin qui longe la côte… Les deux poètes visitent notamment l’île d’Oshima (雄島) et s’émerveillent de la splendeur de Matsushima (松島), que Sora célèbre dans le haïku ci-dessous. 👉 Avec Amano-hashidate et Miyajima, Matsushima figure parmi ce qu’on appelle traditionnellement les trois plus beaux paysages ( 三景 (さんけい) ) du Japon. Quant à Oshima, Jean Marc Chounavelle écrit Ōjima dans son livre, pour une raison qui m’échappe… 👈 Bashō visite aussi le splendide Zuigan-ji (瑞巌寺) et son pavillon Godaidō (五大堂), qui, sur sa petite île, est actuellement le plus ancien bâtiment de l’architecture Momoyama de la région du Tōhoku.

松島や 鶴に身をかれ ほとゝぎす (Sora)

Ishinomaki, Mont Hiyori

279 km (573 km), altitude 50 m

De Matsushima, Bashō et Sora partent ensuite pour Ishinomaki (石巻) et gravissent le Mont Hiyori ( 日和山 (ひよりやま) ). De là, ils ont une vue d’ensemble sur Ishinomaki et aperçoivent la péninsule d’Oshika. Redescendus, ils visitent le « transbordeur de la manche » ( 袖の渡り (そでのわたり) , encore un utamakura), la tradition orale attribuant ladite manche à Minamoto no Yoshitsune (源義経), lequel, sans argent pour traverser la rivière, aurait payé le passeur en déchirant une manche de son habit.

Tome

310 km (604 km), altitude 10 m

Bashō et Sora quittent Ishinomaki, traversent l’ancienne rivière Kitakami-gawa (旧北上川) et poursuivent leur chemin vers le nord en la longeant. Ce soir-là, ils dorment à Tome (登米). 👉 Salīna, qui a créé la version japonaise originale de ce tableau synoptique, confie ici qu’elle préférerait, plutôt que de longer la rivière, emprunter la côte en passant par le bourg de Minamisanriku ( 南三陸町 (みなみさんりくちょう) ), histoire de profiter des délices de la mer tout en dégustant la spécialité locale qu’est l’anguille du Japon (unagi) pêchée dans la rivière Kitagami-gawa. 👈

Ichinoseki

350 km (644 km), altitude 30 m

De Tome, les poètes poursuivent vers le nord jusqu’à Ichinoseki (一関), en passant par Hanaizumi (花泉). La pluie les contraint à faire une partie du chemin à cheval. Après avoir passé la nuit à Ichinoseki, ils se rendent à Hiraizumi (平泉). 👉 Ici, Salīna mentionne qu’en plus de Hiraizumi, deux sites du coin valent le détour : Genbikei (厳美渓) et Geibikei (猊鼻渓) 👈

Hiraizumi, temple Chūsonji

360 km (654 km), 100 m

Les voici arrivés à Hiraizumi, un des grands objectifs de leur voyage, où il ne reste alors que des ruines de l’époque glorieuse des trois seigneurs successifs du clan des Fujiwara d’Ōshū. Bashō et Sora y grimpent sur la colline de Takadachi (高館), où le héros Minamoto no Yoshitsune avait trouvé la mort. Sur cette colline où se trouvait autrefois la résidence de l’exilé (mais plus rien au moment où les deux voyageurs y grimpent), Bashō compose le premier des deux haïkus ci-dessous. Ils se rendent ensuite au temple Chūsonji (中尊寺) et visitent notamment l’étincelant Konjikidō (金色堂, pavillon d’or, aussi appelé 光堂 (hikaridō) , pavillon lumineux), achevé en 1124. Trois coffres y contiennent les corps momifiés des trois célèbres Fujiwara d’Ōshū, et un quatrième le crâne du dernier représentant de cette célèbre lignée des Fujiwara. Le deuxième des haïkus ci-dessous est dédié à ce pavillon.

夏草や 兵どもが 夢の跡  👉 Extrait de clip vidéo pour enfants du primaire

五月雨の 降のこしてや 光堂

Iwadeyama, Yūbikan

422 km (716 km), altitude 55 m

Nos deux voyageurs reviennent ensuite à Hiraizumi pour y passer la nuit, puis, le lendemain, partent pour Iwadeyama (岩出山). Sur la très longue route qu’ils suivent ce jour-là, se trouve un endroit appelé aujourd’hui 芭蕉衣掛けの松 (Bashō koromokake-no-matsu) . Indiqué sur la carte du jeu, on peut y voir le tronc d’un gros pin coupé près du niveau du sol. Bashō, dit-on, se serait reposé sous ce pin en accrochant ses vêtements à une branche. Tout près d’Iwadeyama, la carte du jeu indique aussi l’emplacement du Yūbikan (有備館), la plus vieille « école de domaine » ( 藩校 (はんこう) ) de l’ancienne province de Sendai. On y trouve, en plus du bâtiment de l’ancienne école, un splendide jardin japonais parcouru de sentiers.

Shitomae no Seki, Hōjin-no-ie

454 km (748 km), altitude 345 m

Partis d’Iwadeyama, nos deux poètes passent par les thermes de Naruko-onsen juste avant d’arriver à Shitomae no Seki (尿前関, la « Barrière du pisse-devant » pour reprendre la traduction de Jean Marc Chounavelle), à la frontière de la province de Dewa. Ils passent la nuit à cette frontière, dans la demeure des gardes de la barrière. Bashō, dans le dernier haïku de cette deuxième section du jeu, s’amuse à évoquer l’urine du nom de la barrière en écrivant qu’en plus des puces et des poux, il pouvait entendre le cheval pisser près de son oreiller.

蚤虱 馬の尿する 枕もと


T’es fou…

C’est avec un grand plaisir que je mentionne ici la présence d’un nouveau blog sur la langue japonaise, créé tout récemment par un bon ami qui a consacré sa vie à l’enseigner dans une université québécoise. Retraité depuis peu, il nous propose, non pas un cours de japonais en ligne, mais un blog où il joue avec humour sur les travers et subtilités de la langue, en exploitant du matériel accumulé au fil de sa longue carrière d’enseignant. Alors pour rigoler un peu tout en apprenant, c’est par ici, sur le site tefutefu !


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