Ce sur quoi nous roulons (3)

Il se fait la main

Pendant que j’étudie la plaine du Kantō sous ses divers angles, mon bipède me regarde en silence et, tout en se faisant la main sur l’extension Photo Editor d’OnlyOffice Desktop, essaie d’ancrer le flot d’information dans sa mémoire poreuse. Même qu’hier, pour en garder un peu à portée de la main, il s’est fabriqué cet aide-mémoire…

👉 Vous pouvez cliquer pour agrandir l’image.

C’est la plaine, avec ses principaux plateaux et bassins fluviaux. De gauche à droite, avec les rivières sur les doigts et les plateaux entre les doigts, ça donne ceci :

Plateau Musashino | Rivière Arakawa | Plateau Ōmiya | Rivière Nakagawa et fleuve Edogawa | Plateau Shimōsa | Fleuve Tonegawa | Plateau Hitachi | Rivières Kinugawa et Kokaigawa | Mont Tsukuba | Lac Kasumigaura

Dans le creux de la main : une zone de sédimentation (沈降帯)

Sur la paume : une zone surélevée (隆起帯)

Et si cette main avait un poignet, on y verrait la baie de Tōkyō.

Ce qu’il y a de bien, avec cet aide-mémoire manuel ou digital, comme vous voudrez, c’est qu’on y visualise bien les eaux des rivières qui dévalent les montagnes et se retrouvent dans le creux de la plaine (main) , plaine que l’on a graduellement transformée à grands coups de travaux d’aménagement fluvial à partir de la fin du XVIè siècle.

Tout a commencé avec le célèbre TOKUGAWA Ieyasu, le dernier des trois unificateurs du Japon, quand le deuxième, TOYOTOMI Hideyoshi, s’en est en quelque sorte débarrassé (comme on fait d’un ennemi vaincu qui, une fois soumis, devient un allié dont il faut se méfier), en lui échangeant ses terres actuelles, trop proches de la capitale, contre celles du clan Hōjō, qu’ils venaient d’éliminer ensemble.

TOKUGAWA Ieyasu se fait échanger ses terres, d’accord ou pas, contre celles du clan Hōjo vaincu, dans ce qui deviendra bientôt la région de la nouvelle capitale, Edo.

👉 Source : Image tirée de 戦国時代勢力図と各大名の動向ブログ et modifiée

Le hic, pour Ieyasu, c’est qu’il se retrouve dans une plaine où les nombreux cours d’eau posent problème pour un tas de raisons, dont notamment les fréquentes inondations qui affectent grandement les récoltes de riz à une époque où les grains constituent non seulement une source alimentaire indispensable pour la population, mais aussi une source cruciale de revenus pour Ieyasu lui-même, puisque les paysans payent l’impôt en riz. Il se lance donc dans de gigantesques travaux de réaménagement des cours d’eau qui vont graduellement transformer la plaine, en grande partie non défrichée jusque-là, en une vaste zone rizicole formant l’assise économique du gouvernement militaire.

Comme l’expliquent les chercheurs Tomio INAZAKI, Yoko OTA et Shigenori MARUYAMA dans un très bel article publié en 2014 dans la revue académique 地学雑誌 (Journal de géographie, numéro 123 (4), la plaine du Kantō se compose principalement de terrasses incisées par des fleuves et rivières, et de basses terres (plaines alluviales) engendrées ici et là par le lit instable et capricieux de ces cours d’eau. Or, pour rendre la plaine cultivable, il est indispensable d’irriguer les terrasses et de draîner l’eau des basses terres. Les auteurs ajoutent à cela un autre problème : la plaine se termine, à l’est, aux environs de Chōshi (銚子), par une zone surélevée (celle de la paume sur la main de mon bipède), jouxtée, du côté ouest (creux de la main) , d’une zone de sédimentation qui, à l’époque d’Ieyasu, se trouve en grande partie submergée par des bras de mer.

Dans leur article, les auteurs présentent la liste des cinq principales intentions évoquées par les historiens et autres chercheurs pour expliquer que Ieyasu se soit lancé dans cette vaste entreprise (endiguement et détournement de cours d’eau, construction de canaux d’irrigation et d’évacuation des eaux, etc.), qui se poursuit encore aujourd’hui, sous d’autres formes (nous en reparlerons).

  1. Protéger Edo contre les inondations.
  2. Utiliser l’eau pour l’irrigation, donc pour le développement rizicole ( 新田開発 (しんでんかいはつ) , ou développement de nouvelles rizières, concept qui renvoie à l’expansion de la riziculture sur les terres jusque-là trop difficiles à cultiver).
  3. Développer des canaux de navigation pour le transport des marchandises.
  4. Protéger Edo, notamment contre le puissant fief du clan Date (伊達藩), dans l’actuelle région du Tōhoku.
  5. Aménager des routes (dont celle qui deviendra la célèbre route du Tōkaidō).

Ieyasu doit aussi se protéger contre le clan Date par la voie fluviale.

👉 Source : Image tirée de 戦国時代勢力図と各大名の動向ブログ et modifiée

C’est à INA Tadatsugu (伊奈忠次, 🎦) qu’Ieyasu a confié le réaménagement du fleuve Tonegawa, de loin le plus grand de ses projets fluviaux. Le Tonegawa, qui cause souvent des inondations dans la plaine avant d’aller se jeter dans la baie d’Edo (baie de Tōkyō), va être graduellement détourné vers l’est par INA puis par son fils, INA Tadaharu (伊奈 忠治), un travail gigantesque si on considère les techniques rudimentaires de génie civil dont disposait le Japon au XVIIe siècle.

Le détournement du cours du fleuve va permettre de cultiver les basses terres de la plaine et stimuler le transport fluvial des marchandises. Sur cette vue à vol d’oiseau schématique (exposée au musée du château Sekiyado, que le cycliste peut visiter le long de la piste cyclable à la jonction des fleuves Edogawa et Tonegawa), on distingue très bien, dans la partie centrale, le fleuve Edogawa qui se jette dans la baie, et, en haut à droite, le fleuve Tonegawa qui coule vers l’est.

L’augmentation dramatique du volume de transfort fluvial va donner lieu à la création de nombreux petits postes de contrôle fluvial ( 河岸 (かし) ), dont celui qui deviendra la ville de Nagareyama, où habite mon bipède depuis 25 ans.

En bleu, le musée du château à la jonction des fleuves, et en rouge, Nagareyama. Aujourd’hui, des pistes cyclables longent les deux rives des deux fleuves.


Voilà, nous en savons maintenant encore un peu plus sur ce sur quoi nous roulons, même s’il reste encore beaucoup à découvrir…


👉 Vous pouvez laisser un commentaire anonyme (ou pas) en cliquant simplement sur « Post ».

Béni

La carte que tu ne trouves pas sur le net se trouve dans l’article que je cite (numéro 123 du journal). Malheureusement le serveur de jstage a planté quelques heures après la parution du billet sur le blog, mais au moment où j’écris ceci, il fonctionne. Par contre, la légende ne précise pas si c’est début Edo, mi-Edo ou fin Edo... La prochaine fois que je passerai devant le musée, je retournerai jeter un oeil à la carte exposée...

Pot de moutarde

Ah, merci pour ces compléments, je me demandais pourquoi tu semblais établir un lien de cause à effet entre l'augmentation du trafic fluvial et la création de ces ports, qui étaient donc ce que les italiques auraient dû me suggérer : pas vraiment des ports.

La carte est vraiment un régal pour les yeux, on y aperçoit même un volcan qui fume ! Le moteur de recherche par image Tineye ne la reconnaît pas en tant que carte existant quelque part sur le net, dommage, ça aurait peut-être permis de la dater.

Je vais essayer de retrouver un des billets où tu parles de la fragilité des ponts, merci aussi pour ce rappel :=)

user avatar image
Béni-le-Rouge

Comme je ne peux pas tout mettre dans ces courts billets, je n’ai pas précisé qu’il s’agissait de petits ports qui servaient en particulier à contrôler le trafic pour défendre ainsi la ville (j’ai mis le mot en italiques pour cette raison, sans expliquer). Ces espèces de postes de contrôle disparaissent par la suite, mais ça donne quand même lieu au développement de villages puis de villes. Pour les ponts, je ne sais pas de quand exactement date l’image, l’info doit être disponible au musée, mais je sais qu’au début on utilisait des transbordeurs, comme celui, aujourd’hui touristique, sur lequel nous sommes allés dans une récente balade (https://geopottering.com/japan/2418nakagawa/), et quelques autres, qu’on peut trouver avec la fonction de recherche du blog. Faut pas oublier aussi que c’est une vue très schématique, rien n’est à l’échelle... un canal a été construit, plus tard, entre Nagareyama et le fleuve Tone, le canal Tone, 8,5 km, tout près de la maison, pour relier les deux fleuves, qui paraissent si éloignés, bien plus que de 8,5 km sur l’image, à la hauteur de Nagareyama. Il y a aussi le fait, j’en ai déjà un peu parlé sur le blog, je crois, que les ponts avaient un inconvénient majeur : les typhons et débordements les emportaient, alors que les transbordeurs, eux, n’avaient pas ce problème. Quoi qu’il en soit j’ai bien l’intention de creuser la question des ponts, bien vu !

Pot de moutarde

Et il est devenu quoi, ce petit port de Nagareyama ? Un grand port ?

Et la vue en perspective, tu sais de quand elle date ? On n'y voit aucun pont sur le fleuve Edogawa, ce qui est assez surprenant au regard de la proximité d'Edo. Tu me diras que dans un port il y a des bateaux et que les bateaux ça sert justement à se déplacer sur l'eau, mais bon, réaménager toute une plaine sans finir par l'accrochage du moindre petit pont au fleuve, ça fait un peu travail d'amateur...