Béni-le-Rouge

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Carnet GPS d’un petit vélo pliant au pays du Soleil Levant

30 Apr 2021

一致

Hier, en dépoussiérant mes livres, je suis tombé sur un ouvrage de grammaire japonaise acheté au printemps 1997 pendant un séjour de six mois à l’Université des Langues étrangères d’Osaka (大阪外国語大学 ⇒ 大阪外大 pour les intimes). L’ouvrage, qui a pour titre 現代日本語表現文典, se veut à la fois un guide de lecture et d’écriture du japonais pour les étrangers qui en maîtrisent déjà les bases, et un ouvrage de référence pour les professeurs de japonais.

Dans la préface, l’auteur explique que dans la deuxième moitié des années 1960 lui et ses collègues avaient formé des groupes d’étude en vue d’identifier les lacunes les plus courantes chez les étudiants de niveau intermédiaire, et que cet ouvrage sur les formes expressives, publié en 1996, était le fruit du long travail de ce groupe d’enseignants.

En le feuilletant, j’ai constaté que nous n’avions utilisé en classe que le chapitre 27, qui porte sur le « langage de politesse » (敬語), c’est-à-dire les formes expressives employées pour exprimer le respect. Dans cet avant-dernier chapitre, j’avais mis des passages en surbrillance et pris des notes dans les marges et entre les lignes, mais dans les autres chapitres, rien du tout. Exemple typique de l’étudiant qui, n’aimant pas la grammaire, se limite à faire ce que le prof demande, ni plus ni moins, et surtout pas plus.

Hier, soit plus de vingt années plus tard et avec un bagage de traducteur derrière moi (mais toujours pas plus attiré par les ouvrages de grammaire), j’ai éprouvé un certain plaisir à revenir sur ce livre, à en lire la préface et à poursuivre sa lecture en commençant par le premier chapitre, resté étranger à mon regard d’étranger pendant toutes ces années.

N’étant pas professeur de japonais, je ne peux pas en parler d’un point de vue didactique, ni même linguistique. Parmi les autres « iques » qu’il me reste, j’écarterai d’emblée le trop ludique et ne me risquerai pas dans la critique. Je ne retiendrai donc qu’une approche vaguement heuristique, non pas au sens sérieux et profond que lui donne l’épistémologie, mais tout simplement du point de vue de la découverte, et plus précisément de la découverte naïve de choses toutes simples.

La première de ces découvertes m’attendait dès le titre du premier chapitre, qui se lit comme suit :

第1章 二つの物事の一致・不一致を表す言い方

Sur le coup, je me suis traduit mentalement et littéralement la chose en me disant que le chapitre allait expliquer comment exprimer la correspondance et la non-correspondance entre les choses. Et comme c’était un peu vague (chose courante en japonais), je me suis précipité (du regard) vers les exemples…

  • 山田は学生だ(だった)。
  • 山田は本校の学生である(であった)。
  • あの人は元は教師でした。

Et ça continuait comme ça, avec des variantes plus formelles ou polies comme blablablaであります ou blablablaでございます.

Ça, c’était pour la correspondance. Pour la non-correspondance, ça donnait le contraire, donc :

  • 山田は学生ではない(で(は)なかった)。 … et des variantes comme でありません、ではありません、でございません、ではございません pour le temps présent, suivies des variantes au passé.

Bref, la correspondance et la non-correspondance renvoyaient à quelque chose d’à la fois simple et très différent de ce que j’avais initialement (et vaguement) imaginé, parce que dans la langue de tous les jours, 一致 signifie « correspondance », et que la correspondance, c’est un rapport d’équivalence entre les choses, comme quand on dit que « l’an 38 de l’ère Shōwa correspond à l’année 1963 » ou que « tel mot japonais correspond à tel mot français ». Ou alors c’est un rapport de conformité, comme quand le résultat répond (correspond) aux attentes.

Or, ici, pour prendre le premier exemple du livre, Yamada est étudiant, d’où s’ensuit que Yamada correspond à un étudiant.

J’imagine aisément que Chomsky (ou Ferdinand de Saussure, à son pied) aurait un tas de choses intéressantes à ajouter sur le sujet, mais pour moi la réflexion s’est bêtement arrêtée là, sur un petit point d’exclamation muet, à ne pas confondre, puisqu’il n’y a pas correspondance, avec bouche bée, car ce n’est pas du tout la même expression (du visage).

Fin de la réflexion, donc, à ceci près qu’à la quatrième note de bas de page, l’auteur signalait un cas d’exception, exemples à l’appui, comme celui-ci :

猫は庭です。

(Ce qui donne littéralement « le chat est [un] jardin », mais en fait la phrase signifie « Le chat est dans le jardin».)

Et en effet, bien qu’il s’y trouve si on l’y cherche alors qu’il passe, il se trouve que le chat ne cherche pas à passer pour un jardin.

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