Béni-le-Rouge

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Carnet GPS d’un petit vélo pliant au pays du Soleil Levant

03 Jul 2021

調達

Tout simplement très compliqué — Billet 1

Ça fait un bon bout de temps que je me dis qu’il faudrait bien que je laisse une petite trace, quelque part, de mon aventure personnelle dans le monde de la traduction au Japon, en quelques billets. Ou peut-être plus que quelques billets, d’abord parce que c’est d’une manière extrêmement compliquée que j’en suis venu à simplifier ma méthode de travail (oui, vous pouvez sourire), et ensuite parce que l’aventure comporte aussi quelques épisodes anecdotiques qui méritent d’être partagés.

J’ai commencé ma carrière de traducteur en 1999, sous Windows. Puis au fil des ans je suis passé à Linux, ai migré vers Mac et suis revenu à Linux. Sans jamais devenir expert sous l’un comme sous l’autre (ou même l’autre encore). Voilà qui résume vingt-deux ans de pérégrinations informatiques heureuses et douloureuses.

Comment devenait-on traducteur en 1999 ? En général, je l’ignore, mais dans mon cas c’est en apercevant une annonce dans le Japan Times que tout a commencé. À l’époque, c’est dans ce quotidien (je parle de l’édition papier) que bien des étrangers au Japon cherchaient et trouvaient du travail (surtout l’édition du lundi matin, si ma mémoire est bonne).

Il y a quelque chose d’anecdotique dans la façon dont ça s’est passé pour moi. J’avais donc acheté le Japan Times dans un kiosque de gare, et avais vu l’annonce d’une petite agence de traduction cherchant quelqu’un pour traduire du japonais au français.

Je me rends donc à l’agence quelques jours plus tard avec mon C.V. Il pleut, et en bon Québécois je marche sans parapluie. J’arrive un peu (pas mal) trempé à l’adresse inscrite sur l’annonce, et on m’y accueille avec de grands yeux ronds (le Japon est au parapluie ce que la nuit est aux étoiles, à quelques nuages près).

J’ai sur-le-champ une entrevue avec la responsable du projet, qui me remet une brique et me demande d’y jeter un coup d’œil. C’est un projet de construction d’école primaire quelque part en Afrique.

— Pensez-vous être capable de traduire ça ?

— Euh, je pense que oui, depuis trois au quatre ans je lis presque uniquement sur le thème de l’éducation, c’est mon sujet de thèse.

Comme mon C.V. n’indique aucun certificat de maîtrise du japonais, la petite dame hésite, ne sait pas trop si elle doit me croire. Parce que des étrangers qui parlent mais ne lisent pas, ce n’est quand même pas si rare… Mais le temps presse et la traduction ne sera pas prête à temps si personne ne s’y met. Elle reprend donc le rapport, ouvre une page au hasard, cherche un peu, souligne un mot et me redonne le rapport.

— Vous pouvez lire ce mot ?

Je comprends qu’elle a cherché un terme difficile dans le rapport pour me mettre à l’épreuve, mais en regardant je constate que c’est tout bête : le terme souligné est 調達. Je prends aussitôt un air étonné, genre « Êtes-vous sérieuse ? », puis réponds d’un ton sans équivoque :

— もちろん……「ちょうたつ」じゃないですか?!?

Elle s’excuse, me donne cette fois-ci la disquette du rapport, me fait signer quelques papiers et je repars sous la pluie avec mon premier contrat de traduction en poche.

Et en me demandant dans le métro : « C’est facile à lire, mais qu’est-ce que ça peut bien signifier… 調達 ? ».