Béni-le-Rouge

Béni-le-Rouge

Carnet GPS d’un petit vélo pliant au pays du Soleil Levant

09 May 2022

À vélo sans sac à dos depuis la gare de Sakado

Date 8 mai 2022 (dimanche)
Départ Gare de Sakado (坂戸駅), 8 h 07
Arrivée Gare d’Iwatsuki (岩槻駅), 16 h 36
Distance et vitesse moyenne 95 km, 14,4 km/h
Type de trajet Quelques pistes cyclables et beaucoup d’étroits chemins ruraux pavés, à travers des vallées boisées l’avant-midi et dans la plaine du Kantō l’après-midi
Météo Nuageux. Manches longues toute la journée, à l’exception d’une tentative de manches courtes qui n’aura duré que 5 ou 6 minutes.
Résumé Un début de parcours étonnamment riche en dopamine. Une rivière de première classe nous donne une leçon de japonais. Béni-le-rouge se blesse. Dans un dénouement tragique, nous découvrons la Route verte de la santé.


AVANT-MIDI — 午前

Ce matin-là, Béni-le-rouge et moi avons pris le train de 6 h16 à la gare d’Unga pour aller rouler à l’ouest (flèche bleue sur la carte) dans la préfecture de Saitama, au pied des montagnes qui se trouvent au nord-ouest de Tokyo. C’était une première pour nous, qui roulons toujours dans les préfectures de Chiba et d’Ibaraki.

Pour rouler léger, j’avais décidé de ne prendre qu’un petit sac banane d’Air Canada, vide et juste assez gros pour y insérer éventuellement un petit lunch acheté sur la route.

Après presque deux heures de train, nous sommes finalement descendus à la gare de Sakado, sommes allés au petit coin pour bien se vider la vessie — précaution de cycliste rural — et, en sortant des toilettes, avons rigolé en apercevant notre sombre reflet.

  • Heureusement que tu n’as pas un masque noir, a murmuré Béni derrière moi, dans son sac (noir).

マスク以外…真っ黒 !

Puis nous avons capturé la gare de Sakado dans notre boîte téléphonique numérique rectangulaire de poche.

À 8 h 16, nous avons quitté la route avec frénésie pour emprunter la piste cyclable, direction nord-ouest, vers les montagnes (et les nuages).

La rivière Komagawa (高麗川)

Après la septième photo, Béni m’a fait remarquer la pauvreté de la narration. Je lui ai promis de faire un effort, en commençant par cette petite affiche qui indiquait la direction à prendre pour emprunter la Kamakura Kaidō.

Environ 0,4 km plus loin, donc, nous avions les roues dedans.

Encore un peu plus loin, nous avons longé un terrain de baseball, parce que le GPS disait qu’il fallait le faire.

Un match du troisième âge s’y déroulait sous le regard indifférent des montagnes. Le baseball est un sport très exigeant physiquement, sinon pour les joueurs, du moins pour les arbitres. L’un d’eux se penchait comme pour repiquer le riz — tâche pénible entre toutes —, deux autres couraient se mettre en position.


À 9 h 05, nous avons longé des maisons à flanc de colline en nous disant que c’est le genre d’endroit idéal pour un glissement de terrain (土砂崩れ) au passage d’un typhon gorgé d’eau. Dans ce pays de montagnes, la topographie a un penchant très prononcé pour les catastrophes naturelles.

À 9 h 08, la rivière Oppe nous a cordialement invités à prendre à gauche pour longer son cours.

  • Dis donc, Béni, toi qui parles avec tout et n’importe quoi, tu ne pourrais pas demander à l’affiche pourquoi donc ce 越辺 se lit « Oppe » ?

  • À l’affiche, non, parce que c’est juste une affiche, hein. Mais à la rivière, par contre, certainement…. Attends. (…) Elle dit que l’étymologie n’est pas certaine. Originellement son nom pourrait être dû à sa proximité (辺) de la région d’Ogose (越生), ou venir de la langue aïnou  : オ・ト・ウン・ペッ (o-to-un-pet), c’est-à-dire « la rivière qui a un marais en aval ».

  • Tu comprends l’aïnou, Béni ?

  • Pas moi, la rivière. D’ailleurs l’affiche ne parle peut-être pas, mais si tu lis bien tu verras qu’elle dit aussi qu’il s’agit d’une rivière de classe 1 (一級河川), ce qui signifie qu’elle appartient à un ensemble de cours d’eau de classe 1 (一級水系). Selon la loi, c’est donc une rivière d’une grande importance pour l’économie et pour la conservation de la nature, mais pour moi et tous ceux qui comprennent le langage de la nature, c’est surtout une rivière très respectable, une érudite.

  • En tout cas c’est vraiment pas facile à lire pour un étranger, crois-moi, tous ces noms de lieux et de rivières en japonais…

  • (…) Elle dit (la rivière, pas l’affiche) que c’est ce qu’on appelle les « appellations géographiques à lecture difficile » ( 難読地名). Et pas juste pour les étrangers… pour les Japonais aussi. Soit parce que le nom contient des kanjis rares, soit parce qu’il contient des kanjis usuels (常用漢字) qui se lisent différemment de leur lecture courante (celle apprise à l’école).

Kanjis Lecture Explication
越辺川 おっぺがわ Rivière Oppe, qui appartient à l’ensemble de cours d’eau du fleuve Arakawa
越辺 おごせ (ancienne région d’)Ogose
一級河川 いっきゅうかせん Rivière appartenant à un ensemble de cours d’eau de classe 1. Il y a en plus de 14 000.
一級水系 いっきゅうすいけい Ensemble de cours d’eau de classe 1. Il y en a 109.
  • Eh ben mon vieux, on en apprend des choses en roulant avec toi dans la campagne !

Dans cette section du parc Godaisontsutsuji, nous sommes passés comme qui dirait entre deux floraisons. Ça manquait un peu de couleurs.


あいさつ道路 La route où l’on se salue

Si le parcours passait parfois par des routes pavées, en ce dimanche matin il y avait très peu de voitures. Béni a également croisé pas mal de vélos de route, qu’il s’est fait un devoir de saluer même si nous n’étions plus sur la route où l’on se salue.

Les paysans vendent souvent leurs légumes en bordure du chemin. Il n’y a personne, mais le prix est toujours indiqué quelque part, on se sert, on paye et on passe son chemin, tout simplement.


Sur YouTube, un pro de la photo expliquait qu’il faut mettre une branche ou quelque chose pour créer de la profondeur de champ. Alors j’ai cherché une branche qui poussait devant un paysage.

J’aurais dû l’apporter avec moi, pour la mettre devant les autres paysages.


Ici, les plants repiqués atteignaient déjà la hauteur des genoux dans la rizière. Le tracé parallèle des rangées de plants s’estompait déjà.

Notre trajet, à Higashi Matsuyama, traversait un petit parc forestier (東松山市民の森) où des marcheurs du dimanche prenaient un bain de nature dans des sentiers tapés par d’innombrables semelles.


Au temple Iwadonosan-Shōbōji, de son petit nom Iwadono Kannon, Béni n’a pas trop osé s’approcher d’un gros arbre aux racines dénudées et entrelacées, que l’on dit sept fois centenaire.



À 10 h 56, Béni s’est réjoui à la vue de la superbe façade canine d’un éleveur de chiens.

Dans un tout autre style, à 11 h 10 deux petits dalmatiens en pierre montaient la garde devant une luxueuse résidence privée.

C’est en contemplant les fleurs, le long des chemins bucoliques, que nous avons commencé à penser à trouver un coin pour faire la pause du midi.

Un vieux pont tranquille, appelé Shimohashi (pont Shimo), nous a proposé de partager paisiblement sa sérénité près du cours reposant de la rivière Namegawa (滑川).

Ce que nous avons fait sans hésiter, avec notre goûter fraîchement acheté et déposé sur le pilier.



APRÈS-MIDI — 午後

Ayant quitté les vallées, nous nous sommes dirigés vers l’est pour nous rapprocher de la maison autant que faire se pouvait, à petits coups de pédales.

Nous n’avions pas beaucoup d’attentes pour cette deuxième moitié du trajet, mais quelques surprises agréables nous y attendaient malgré tout.

Parfois, la géométrie faisait de discrètes folies, comme celle de cette jolie rondeur dans la cubicité architecturale environnante, y compris celle des distributrices à boissons. La porte de la demeure ronde avait été judicieusement peinte aux couleurs de deux des distributrices.

Ou bien le peintre de la porte avait manqué de peinture pour la troisième distributrice, allez donc savoir.

Ailleurs, un vieux bâtiment sans prétention nous renvoya notre reflet sans distorsion.

À peine quelques rues plus loin, avant d’arriver devant la gare de Higashi Matsuyama (東松山駅), un très petit izakaya collé aux résidences voisines côtoyait une toilette mobile pour chantier de construction. Était-ce pour ses clients ? (Frissons d’angoisse)

À 12 h 58, quelque part dans le bourg de Yoshimi (吉見町), des plants de riz recouverts d’une toile fluo semi-transparente attendaient sagement leur repiquage dans la rizière voisine.

D’agréables boisés s’intercalaient parfois dans la plénitude de la plaine. Derrière nous, un chien surpris par cet arrêt soudain pour prendre une photo s’est mis à hurler comme un crétin de chien affolé par une situation inattendue, car apparemment les gens ne s’arrêtent pas quand ils passent dans ce coin-là, de m’expliquer Béni après s’être informé auprès d’un chat qui passait par là sans s’arrêter.

Pour rétablir notre rythme cardiaque normal, nous avons médité quelques secondes au temple Iwadonosan-Anrakuji (岩殿山安楽寺), de son petit nom Yoshimi Kannon.

À 13 h 44, heure fatidique s’il en fut une, nous avons réalisé que Béni-le-rouge avait cassé un de ses rayons sur la roue arrière. Or, maintenant aux abords du fleuve Arakawa (荒川), il nous restait encore pas moins de 38 km à parcourir. Avec un rayon de moins. Zut.

Angoisse, sueurs froides et grincements de roues dentées…

De lourds nuages s’abattaient soudainement sur la plaine,

obsurcissant les rayons… de Béni.

Tous nos plans, tel l’asphalte, se fissuraient…

s’envolaient cruellement en fumée.

Adieu, fleurs aux couleurs de Béni… il nous faut un taxi !

Lorsque soudain apparut, au loin, un cycliste qui roulait tout doucement sur le plat,

… sur une douce surface sans la moindre aspérité, la moindre irrégularité, la moindre inégalité, ni la moindre saillie. Bref, sans bosses ni trous.

  • Absence totale de dekoboko (凸凹) à l’horizon, Béni, pour tes fragiles rayons !

La Route verte de la santé (緑のヘルシーロード), malgré son affreux grillage tout imprégné de rouille sur des dizaines de kilomètres, allait nous porter, sur un nuage de bitume ouaté, jusqu’à la gare d’Iwatsuki (ou presque).


ÉPILOGUE

Peu après avoir quitté cette salutaire Route verte de la santé, nous sommes rapidement tombés sur une superbe voie réservée aux cyclistes, chose étonnante à la vue des larges trottoirs adjacents.

Cette voie fléchée allait se planter tout droit dans la gare d’Iwatsuki, cible de l’itinéraire de ce jourd’hui.



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